L’héritage révolutionnaire de Sankara comme un levier d’action pour la diaspora africaine

Trente-neuf ans après son assassinat, Thomas Sankara demeure une figure majeure de la conscience politique africaine. Son héritage ne se limite ni à la mémoire d’une révolution interrompue ni à la célébration d’un héros disparu. Il porte une exigence toujours actuelle, celle de la conquête de sa souveraineté. Il s'agit de produire sa propre richesse et de reprendre en main son destin. Pour la diaspora burkinabè et africaine, cette exigence doit désormais se traduire en engagements concrets.
Le 15 octobre 1987, l’assassinat de Thomas Sankara et de ses compagnons, au Conseil de l’entente, n’a pas réussi à effacer les aspirations qu’ils incarnaient. Trente-neuf ans plus tard, les hommages qui leur sont rendus témoignent de la persistance de leur héritage. Mais la véritable fidélité à Sankara ne se mesure ni à la ferveur des cérémonies ni à la multiplication des discours. Elle se mesure à notre capacité de transformer ses idéaux en réalisations durables.

La première leçon de son combat est celle de la souveraineté. Un peuple ne maîtrise véritablement son destin que s’il possède la capacité de définir ses priorités, de mobiliser ses ressources et de construire des réponses adaptées à ses besoins. Cette souveraineté est politique, mais aussi économique, alimentaire, scientifique et culturelle. Elle exige moins de dépendance structurelle, davantage de production locale, une gouvernance rigoureuse et un investissement résolu dans le capital humain.
C’est précisément à ce niveau que la diaspora peut jouer un rôle stratégique. Les Burkinabè et les Africains établis à l’étranger disposent de compétences, d’expériences, de réseaux professionnels et de capacités financières qui constituent un patrimoine considérable. Pourtant, leur contribution ne saurait se limiter aux transferts d’argent destinés à soutenir les familles. Elle peut devenir un puissant levier de transformation économique.
Investir dans l’agriculture et l’agro-industrie, accompagner les petites entreprises, soutenir l’innovation technologique, favoriser la formation professionnelle et faciliter l’accès aux marchés internationaux sont autant de voies pour convertir l’attachement au pays d’origine en richesse productive. La diaspora peut également contribuer au transfert de compétences, à la recherche scientifique et à la création de partenariats entre les institutions burkinabè et celles des pays d’accueil.
Encore faut-il organiser cette mobilisation. Des réseaux professionnels structurés, des mécanismes d’investissement collectif transparents, des programmes de mentorat et des plateformes de mise en relation entre entrepreneurs, chercheurs et investisseurs permettraient de dépasser les initiatives dispersées. Cette ambition suppose toutefois des garanties institutionnelles, une gestion transparente des projets et un environnement économique propice à la confiance.
La diaspora comme un partenaire durable de la construction nationale.
L’autre grande leçon de Sankara réside dans l’exigence d’intégrité et de responsabilité. La souveraineté ne peut prospérer là où la corruption fragilise les institutions, où les ressources publiques sont mal utilisées ou lorsque les sacrifices demandés aux citoyens ne s’accompagnent pas de résultats tangibles. L’exemplarité, la sobriété dans l’exercice des responsabilités et la primauté de l’intérêt général doivent rester des repères essentiels.
Cette exigence interpelle autant les dirigeants que les acteurs économiques, les organisations citoyennes et la diaspora elle-même. L’engagement patriotique doit se traduire par des pratiques transparentes, des investissements responsables et des projets répondant aux besoins réels des populations. La confiance, indispensable à toute mobilisation collective, se construit par des actes et des résultats.
La dignité humaine constitue également un pilier de cet héritage. L’accès à l’éducation, aux soins, à l’emploi et aux possibilités d’émancipation ne relève pas d’une ambition secondaire : il fonde la légitimité de toute politique de développement. La diaspora peut y contribuer par des bourses, des programmes de formation, le soutien à l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, ainsi que des partenariats avec les établissements scolaires et universitaires. L’objectif n’est pas de remplacer l’État, mais de renforcer les capacités nationales et de donner aux populations les moyens de construire leur propre avenir.
La transmission de cette mémoire aux nouvelles générations représente, elle aussi, un enjeu décisif. Le Mémorial Thomas-Sankara, qui a accueilli plus de 200 000 visiteurs entre le 19 mai 2025 et le 30 septembre 2026, selon les chiffres communiqués par le Premier ministre, offre une occasion de faire vivre l’histoire au-delà des commémorations. Grâce aux associations de la diaspora, aux universités, aux médias et aux outils numériques, cette transmission peut franchir les frontières et toucher une jeunesse africaine en quête de repères.
Il ne s’agit pas de sanctuariser Sankara ni de reproduire mécaniquement son expérience historique, mais d’en tirer des enseignements, d’en comprendre les ambitions et les limites, puis de les confronter aux défis contemporains. La jeunesse n’a pas seulement besoin de héros à admirer ; elle a besoin de perspectives à construire.
Au-delà du Burkina Faso, cet héritage interpelle l’ensemble du continent. Les diasporas africaines peuvent mutualiser leurs compétences, leurs investissements et leurs réseaux pour soutenir l’industrialisation, l’innovation, la coopération universitaire et le développement des industries culturelles. La solidarité africaine ne prendra toutefois toute sa portée que lorsqu’elle se traduira par des projets structurés, des objectifs mesurables et des résultats partagés.
Trente-neuf ans après le 15 octobre 1987,que faire de notre liberté, de nos ressources et de notre intelligence collective ?
Pour le Burkina Faso, l’enjeu est de consolider les fondements d’une souveraineté réelle. Pour sa diaspora, il est de passer du soutien ponctuel à une participation organisée au développement national. Pour l’Afrique, il est de transformer ses compétences dispersées à travers le monde en une force collective de progrès.
La meilleure manière de rendre hommage à Thomas Sankara n’est pas seulement de poursuivre son combat en paroles, mais d’en traduire les aspirations en actes. Faire de l’épargne un instrument de production, de la compétence un bien partagé, de la mémoire une source d’engagement et de la solidarité une stratégie de développement : telle est la responsabilité historique que son héritage confie à la diaspora burkinabè et africaine.
Car Sankara ne nous lègue pas seulement le souvenir d’un homme assassiné. Il nous rappelle une exigence fondamentale : aucun peuple ne peut durablement construire son avenir s’il renonce à croire en ses propres capacités.
Alain Denis Mbezele



